Pour nous mettre en jambe, nous décidons de parcourir les deux chemins de promenade autour du camping.
Nous avons passé une bonne partie de la matinée à ranger et à organiser nos affaires dans le camping-car. Je n’avais pas anticipé à quel point un road trip en camping-car était d’abord une affaire de logistique.
J’avais bien fait la différence en regardant les campings avec Baby Boy entre ceux rustiques au confort minimal et ceux qui offrent l’accès aux égouts pour l’évacuation des eaux usées et la possibilité de recharger le réservoir du camping-car en eau. Il faut également penser à ranger de telle façon à ce que rien ne glisse, ne valdingue, ne se casse pendant les trajets. Ainsi, la bouteille d’huile d’olive, le flacon de liquide vaisselle et la bouteille d’eau trouvent refuge dans l’évier. Il faut également bien vérifier les niveaux d’eau ; propre, grise et noire.
Ce voyage nous fait prendre conscience de manière encore plus accrue de notre mode de vie et de notre consommation de ressources.
En regardant de plus près les plans des randonnées dans les environs, nous jetons notre dévolu sur Red Butte, belle montagne ocre. Le chemin pour s’y rendre est magnifique et nous commençons à nous familiariser avec les plaines pelées de l’Arizona. L’ascension est plutôt agréable avec quelques pauses à l’ombre de genévriers et autres buissons épineux. La nature y est variée selon les différents niveaux d’altitude. Nous croisons sur la route une petite antilope au trot rapide et souple. Dans les sentiers de la montagne nous apercevons des petits lézards dont les méthodes de camouflage sont impressionnantes. La vue en haut de la montagne est à couper le souffle. Notre regard ne rencontre aucune limite. A nos pieds, les plaines s’étendent jusqu’à l’horizon et les nuages dans un ciel qui semble s’étirer à l’infini la regardent en miroir.



La terre ocre recouvre nos chaussures et nos bas de pantalons. Nous rentrons au camping fourbus. Nous préparons le barbecue. A cette période de l’année, les barbecues traditionnels sont interdits en raison du risque accru d’incendie. Nous avons en effet pu noter lors de nos premières promenades les troncs calcinés de plusieurs pins pignons. La nuit tombe vite sur nos épis de maïs grillés.
Les nuits sont beaucoup plus froides que ce que nous avions prévu. Quand il fait 35 degrés la journée, il fait 5 degrés la nuit. Nous prenons note d’acheter des couvertures à notre prochain arrêt.
La prochaine étape de notre périple est en Utah – le pays des Mormons dont nous ne verrons pas beaucoup l’influence avant Salt Lake City à l’exception de l’interdiction de vente d’alcool. Baby Boy tente quand même et s’entend dire que c’est une « dry town ».
Les principaux sites que nous découvrons sont sur le territoire de la Nation Navajo, elle-même à cheval sur 4 Etats (Colorado, Nouveau-Mexique, Arizona et Utah). La réserve de la Navajo Nation est la plus grande des Etats-Unis. Elle couvre 70 000 km carrés. Plusieurs Parcs et monuments historiques sont fermés à cause du Covid-19. La Navajo Nation est une des communautés les plus touchées avec le nombre de cas et de morts par habitants le plus élevé aux USA. D’ailleurs, on le voit partout : des panneaux de prévention et de rappel des règles sont positionnés à tous les points stratégiques (station-service, épiceries, carrefour), on prend ma température à l’entrée d’un supermarché de Kayenta qui interdit de faire des courses avec des enfants.
Notre premier arrêt est Valley of the Gods. Les guides nous annoncent une petite Monument Valley. Nous sommes complètement seuls dans cette immensité. C’est une route de terre qui serpente sur 27 kilomètres entre des formations rocheuses qui selon l’imagination du promeneur deviennent des figures humaines tantôt bombant le torse ou coiffées d’un chapeau ou des têtes semblables à celles de l’Ile de Pâques. D’énormes rochers surplombent des tours gigantesques et tiennent mystérieusement en équilibre avec la grâce d’une ballerine. Nous descendons dans un petit canyon où la végétation est plus verte que celle des buissons épineux couvrant la vallée. La chaleur se fait vite implacable. Nous croisons un couple de lièvres du désert aux longues oreilles bordées de noir.



Les quelques nuages font danser les ombres sur les rochers qui nous surplombent créant ainsi des paysages différents à l’infini. Il règne un calme paisible hors du temps, rarement dérangé par les croassements de quelques corbeaux. On se sent tout petit et humble face à cette nature si puissante et pourtant si fragile.




Nous n’avons pas envie de repartir de cet espace protégé par les Dieux. Mais notre voyage nous attend. Après avoir rempli le réservoir d’eau, vidé nos eaux usées et recharger nos appareils électroniques, nous repartons. Nous allons dormir à Gooseneck où nous trouvons un emplacement pour notre camping-car au bord du précipice (des canyons de 300 mètres) qui mène au fleuve San Juan. Ce fleuve immense serpente sur plusieurs kilomètres en des méandres serrés, coincés entre d’immenses blocs de roches, tels un long cou d’oie. Nous entreprenons de faire le tour de ce fleuve en cheminant en surplomb. Notre randonnée de deux heures et demi nous fait découvrir des paysages à la fois pelés, ocres, rocheux, sombres mais qui à la faveur d’un superbe arc-en-ciel s’éclairent et nous offrent à voir des nuances de bleu, de pourpre et de rose.

Devant ces paysages grandioses j’ai toujours une pensée émue pour les Premières Nations qui vivaient en harmonie avec la nature (sans verser dans les images d’Epinal) et que nous avons soumises et exterminées pour venir aujourd’hui en camping-car profiter de cette nature.

Notre troisième étape, improvisée (nous devions initialement rester deux nuits à Gooseneck), est le Natural Bridges National Monument. Sur la route, nous nous arrêtons au point de vue de Horsecollar Ruin où nous pouvons admirer les maisons troglodytes des Anasasi nichées dans un canyon à la roche blanche. On distingue ce qui semble être deux greniers à grains. C’est émouvant d’observer les ruines de l’intimité d’un foyer d’une famille Anasasie.

Nous suivons, nécessairement de loin, les suites de l’assassinat de George Floyd par un policier blanc dans les rues de Minneapolis. Nous suivons les émeutes bien légitimes dans toutes les grandes villes américaines. En écho à ce que nous percevons très faiblement de la condition des Premières Nations dans les Réserves, les événements actuels nous rappellent encore une fois à quel point les Etats-Unis modernes se sont construit sur l’extermination, la torture, la mise en esclavage, la ségrégation et la discrimination quotidienne d’êtres humains. Ce sont les fondations mêmes de cette nation.
Natural Bridges National Monument n’est que mollement vanté dans nos guides (Guides Bleus et Guide du Routard). La route qui relie ces différents sites a des allures de Bagdad Café avec vieux pick-ups, stations-service dans leur jus et tours à hélice brassant la poussière rouge de l’Utah.
Le site des Ponts Naturels est impressionnant avec 3 arches forgées par des milliers d’années d’érosion. Des sentiers de randonnée creusés dans une roche banche et rose nous emmènent d’abord au Pont Sipapu, le deuxième plus grand pont naturel du monde. Demi-Portion descend sans peine l’échelle en bois mise à disposition, plus intéressée à compter les lézards qui se faufilent entre les cailloux. La végétation dans le canyon est luxuriante. Des panneaux nous préviennent des risques de foudre et de pluies torrentielles. Des grosses gouttes de pluie s’écrasent durement sur notre chemin et le tonnerre, lointain, commence à gronder. Conscients du risque potentiel, nous ne pouvons toutefois pas détacher nos yeux du merveilleux spectacle dont nous sommes encore seuls à profiter.

Le second pont dont nous croisons la route est le Pont Kachina, plus difficile d’accès. Il est le plus massif et est donc considéré comme le plus jeune car le moins érodé. Enfin le troisième pont, celui d’Owachomo, doit son nom – monticule rocheux – à la formation rocheuse à l’est du pont. Nous nous attardons sous son arche où la nature est bien verte et luxuriante. Ici aussi, la nature diffère de celle des hauteurs dont le nom, forêt pygmée, illustre bien son caractère réduit en taille. Même si cette végétation des hauteurs date de la même époque que celle présente sous les ponts (de 300 à 600 ans) ou dans les canyons, elle grandit moins bien car elle a moins accès à l’eau et aux nutriments nécessaires à sa croissance. Les genévriers et les pins pignons aux effluves sucrés embaument tous les environs.


Nous trouvons refuge sur une aire de repos vide de la Route 95 où nous prenons l’apéro devant un superbe coucher de soleil.

Le lendemain matin, un tout petit écureuil gris tigré farfouille là où nous avions installé notre table d’apéro. Peut-être avions-nous laissé tomber quelques graines.
Nous reprenons la route vers Moab et des arches encore plus spectaculaires.
Comme c’est beau!!!! Quelle chance de vous retrouver dans de tels paysages. On se croirait dans un livre de Larry McMurtry… Merci pour ce bel article.
C’est exactement ce que je me disais, avec en plus toutes les histoires de cow-boys que nous lisons sur les tableaux explicatifs des sites et les enclos de dressage de bétail
Bravo. Tres joli moment passé à la lecture de ce blog. Encore une fois un vrai talent d écriture…