Nous n’avions pas prévu de nous attarder dans le Dakota du Sud. Toutefois, je suis inexplicablement attirée par cet endroit avec en tête les images des manifestations contre le pipeline de Standing Rock, celles de la Réserve de Rosebud d’où est originaire un de mes rappeurs préférés, Franck Waln (de son vrai nom Oyate Teca Obmani) et celles du massacre de Wounded Knee au sein de la Réserve de Pine Ridge.
Il y a aussi ce que les noms de lieux évoquent et lorsqu’en feuilletant le Guide du Routard, je tombe sur un petit paragraphe en bas du verso d’une page concernant Badlands, je suis fascinée.
Quel lieu peut s’appeler Badlands ? J’imagine immédiatement un lieu balayé par les éléments, une terre hostile à première vue mais qui se laisse découvrir. J’ignore si ma vision un peu romantique des Badlands est influencée par Bob Dylan qui chante à ce moment même sa mélancolie et dont la voix éraillée et douce emplit l’espace du camping-car. Quoiqu’il en soit, nous décidons de pousser l’exploration du Dakota du Sud à l’est et de rejoindre le Parc National de Badlands. Je suis autant excitée que lorsque nous approchions de Yellowstone et ce n’est pas peu dire.

La veille, nous avions dépassé Fourmile – petite ville de moins de 6 000 habitants appartenant au Comté de Custer – qui nous accueille avec une immense banderole proclamant : « Your mother was pro-life ». Le simple fait que notre mère nous ait enfantés semble les convaincre qu’elle devait être contre l’avortement. La population est essentiellement issue de la classe moyenne blanche, travaillant principalement pour des sociétés privées. L’âge moyen est de 55 ans et l’écrasante majorité des foyers ne compte pas d’enfants.
Nous avions continué notre route sans nous arrêter au seul point d’intérêt de la bourgade, la « Four Mile Old West Town » où un hameau des premiers colons a été recréé dans les années 90. La route jusqu’à Custer, sur la route du Mont Rushmore, sous la grêle et le paysage saupoudré de pointillés blancs aurait dû nous alerter sur le temps qu’il allait faire le lendemain pour rejoindre Badlands. Pourtant, nous sommes partis tout guillerets sous un soleil timide.
Le choc fut soudain et nous frappa à Box Elder, à la sortie de Rapid City. Subitement, le soleil disparaît et le ciel se charge d’impressionnants nuages gris qui bientôt matraquent de grêlons gros comme le poing notre camping-car. Ils explosent comme des pétards en touchant la carrosserie. Les rares voitures devant nous, sur une autoroute qui semble sans fin, s’arrêtent sur le bas-côté. Baby Boy songe à faire de même. Un rapide regard aux alentours m’apprend que notre camping-car est certainement la structure la plus haute à des kilomètres et je lui conjure de continuer à rouler.
Rapidement, nous ne voyons plus à dix mètres. Les nuages obscurcissent l’horizon. Quelques phares se distinguent dans l’épais brouillard. Ce sont ceux des voitures arrêtées au bord de la chaussée. Nous roulons au pas. Les éclairs, comme des néons, déchirent le ciel et sont la seule lumière blanche, éphémère. Des tourbillons de vent apparaissent comme des filigranes dans les nues.
Enfin, un ciel rose et gris se distingue. Nous avançons vers notre délivrance, la Cheyenne River et ses vertes vallées. Je me dis que la mise en bouche de Badlands est particulièrement spectaculaire et donc réussie.
L’arrivée dans le Parc National est irréelle, entre chien et loup. Nous suivons une piste cahoteuse où paissent des troupeaux de bisons, des mouflons d’Amérique et des cerfs de Virginie au bord d’un immense canyon. Nous semblons être les seuls êtres humains dans les parages. Il n’y avait d’ailleurs personne dans la cahute de rangers à l’entrée du parc et nous n’avons pas croisé de véhicule.
Nous percevons au loin les grondements d’un tonnerre et bientôt le ciel s’obscurcit à nouveau et des immenses balafres rose électrique strient l’horizon.
Nous arrivons finalement au camping primitif dans la nuit noire et nous peinons à trouver un emplacement en l’absence de lumière autre que nos phares. Baby Boy fait le tour du camping-car et constate que le capot a souffert des assauts furieux des grêlons.
Le vent secoue notre roulotte toute la nuit et nous nous réveillons au chant des oiseaux et devant le spectacle de chiens de prairie cherchant frénétiquement à manger dans l’herbe rase.
Nos randonnées dans le Parc surpassent nos espérances. Devant nous s’étalent sur des kilomètres des formes rocheuses toutes plus spectaculaires les unes que les autres. On imagine les Caddoan, Athabascan, Kiowa et les Shoshones chassant le gibier abondant (la preuve d’une présence humaine est datée de 11 000 ans) et rencontrant les premiers chasseurs-trappeurs français dans les années 1600. En 1763, les Français cèdent cette terre aux Espagnols qui la leur rendront en 1800 dans les termes du Traité de San Ildefonso. Enfin, ces terres – connues comme faisant partie de la Louisiane française – seront vendues aux Américains pour 15 millions de $.
Les premiers trappeurs français avaient désigné cette région comme « les mauvaises terres à traverser », expression certainement empruntée aux Lakotas qui l’avaient nommée Mako Sika soit Mauvaise Terre. Quoiqu’il en soit, tout petits face à cette immensité, nous saisissons bien le sentiment d’impuissance face à la nature.
La flore est rare et précieuse car Badlands ne reçoit que 40 centimètres de précipitation par an (on croise même des cactus !) alors qu’à l’époque des Merycoidodontidae, cette terre rocheuse était le lit boueux d’une rivière. Au fil des années, les sédiments charriés par les flots se sont durcis pour former d’épaisses bandes rocheuses d’un rouge gris. Occasionnellement, d’immenses morceaux de roche se détachent grâce au travail patient de filets d’eau souterrains qui permettent parfois à de timides buissons de naître et à une surprenante prairie boueuse de chardons de s’étaler entre deux chaînes de roches.
Castle Trail Castle Trail Castle Trail
Une partie du Parc est inaccessible. En effet, la zone du Parc située au sud est sur une terre Oglala. Durement touchés par la pandémie, les peuples des Premières Nations ont fermé l’accès à leur territoire.
Nous consacrons notre première journée à des randonnées. Nous commençons par une mise en jambes avec le sentier de Cliff Shelf Nature qui nous permet d’avoir une vue panoramique sur le Parc. Lors de notre marche, nous rencontrons une famille de Mennonites dont quatre adorables petites filles. Nous engageons la conversation et apprenons que le papa est mécanicien sur des engins agricoles, qu’ils sont venus ici en voiture depuis le Wisconsin où ils résident et que Badlands a une place particulière dans leur cœur car c’était le lieu de leur voyage de noces. L’échange s’arrête un peu abruptement quand l’aînée des petites filles remarque médusée la présence d’un jeune cerf à quelques mètres de nous. N’osant rien faire initialement, elle entraîne assez vite Demi-Portion à la poursuite du cervidé qui sautille entre les petits buissons épineux.



Nous continuons la journée par le long chemin de randonnée de Castle Trail (16 kilomètres) qui se croise avec le Medicine Root Trail (6,4 kilomètres). On nous prévient de nous méfier des serpents à sonnette. Le paysage est aride, quelques plantes tentent de survivre dans cet ancien bassin boueux. Les « châteaux » sont d’immenses formations rocheuses couleur sable qui se succèdent jusqu’à l’horizon. Medicine Root Trail semble plus vert.
Castle Trail Castle Trail Castle Trail Castle Trail Castle Trail

On pourrait imaginer la randonnée un peu monotone devant un paysage d’apparence si dépouillé et pourtant nos yeux s’émerveillent à chaque pas devant la rare mais résiliente flore, la force de la nature et devant les formes multiples des roches, dont la lumière modèle selon son humeur les nuances.
Medicine Root Trail Medicine Root Trail Medicine Root Trail Medicine Root Trail Medicine Root Trail

Nous envisagions de trouver une place au minuscule camping de Cedar Pass, à côté du Centre d’Information fermé de Ben Reifel (du nom de l’homme politique et fonctionnaire Lakota dont le patronyme original est Lone Feather). Mais à la suite d’un petit malentendu avec l’adolescent boutonneux en charge du camping pour la saison et suivant sa proposition, nous dînons sur le parking du Centre d’Information où nous nous préparons aussi à passer la nuit. Le soleil descend doucement derrière les collines et une chevrette grimpe au sommet.
Alors que je fais la vaisselle dans le micro-évier de notre maison sur roues, le voile noir de la nuit est soudainement éclairé par de puissants phares. C’est le pick-up d’un ranger. Baby Boy qui joue dehors avec les enfants va à sa rencontre. Il raconte au ranger nos mésaventures de la nuit. Nous ne pouvons finalement pas dormir sur le parking du Centre d’Information.
Il nous emmène à un autre point du Parc où il nous autorise à dormir. Nous suivons dans le noir les deux phares qui naviguent sur la route en lacet. On finit par se garer sans la moindre idée de l’endroit où nous sommes.
Le ranger vient à la fenêtre de notre camping-car. Il s’appelle Kacey. Il a le crâne lisse et une épaisse moustache posés sur un grand corps athlétique. « C’est bon, vous pouvez dormir ici ». On le remercie chaleureusement en ajoutant que nous aimons déjà beaucoup Badlands. Il nous confie qu’avant ce poste dans le Dakota, il était ranger dans les Parcs autour de Las Vegas. « Franchement, je préfère ici même si la météo n’est pas la même. A Las Vegas, on était souvent appelé dans les Parcs pour récupérer des cadavres jetés dans les coins les plus reculés. Les types utilisent les espaces sauvages pour se débarrasser de leurs ennemis ». Bavard, il élabore sur son travail de ranger, pour notre plus grand plaisir. « Quand tu es ranger, tu es formé et tu dois maîtriser plein de compétences. Ça va du maintien de l’ordre à la préservation de la nature au sauvetage d’animaux ou d’êtres humains ». Il continue. « Ici, avec les conditions météorologiques, je dois pouvoir, quand sous le blizzard et la neige tu ne vois pas à 5 mètres, aller sauver un grimpeur coincé dans la glace sur la montagne et le ranimer s’il y a lieu». Il ajoute « j’ai une immense corde dans mon coffre que je peux attacher à mon pick-up et à ma ceinture et je peux tracter toute créature en danger ».
Il nous souhaite une bonne nuit et une fois Demi-Portion et Numéro Bis au lit, nous sortons admirer les étoiles.
Nous nous réveillons tôt et réalisons que nous avons dormi sur le parking d’un départ de randonnée, le Big Badlands Overlook. Quelques touristes matinaux sont déjà bottés, armés de leur bâton de marche et casqués. C’est une sensation étrange d’ouvrir la porte de notre camping-car en pyjama, de s’étirer sur les marches du camion en regardant au loin les formations géologiques stupéfiantes entourés de touristes, l’appareil photo pendant au cou.
Le Big Badlands Overlook est un point de vue surplombant une étonnante mer agitée de roche grise et rouge jusqu’à l’horizon. Nous grimpons et descendons quelques coteaux en prenant garde de ne pas glisser et sans trop regarder vers les abîmes entre deux collines. Le vent se lève.
Big Badlands Overlook Big Badlands Overlook Big Badlands Overlook Big Badlands Overlook
Nous rejoignons trois petits sentiers que sont Door Trail, Window Trail et Notch Trail (4 kilomètres tout compris). Un panneau à l’entrée nous prévient « Vous entrez dans la plus mauvaise des mauvaises terres (the baddest of the Badlands). Au-delà de ce point, vous ne pouvez compter que sur vous ». On y va, au pire Kacey viendra nous chercher avec sa corde !
Door Trail Door Trail Door Trail Notch Trail Notch Trail
On vérifie rapidement que nous avons assez d’eau, des barres de céréales et des compotes.
Le paysage est à couper le souffle tant par son originalité que par son apparente hostilité et invite à la méditation. C’est ce paysage accidenté de Door Trail qui a certainement donné à cette région le nom de Badlands. La lente érosion crée des canyons spectaculaires et d’improbables flèches de roche. Le soleil commence à chauffer les pierres et nos nuques.
Nous reprenons ensuite la route goudronnée pour découvrir les différents belvédères qui la ponctuent. Des paysages verts succèdent à des roches arides et nous croisons quelques boucs.
Nous terminons notre journée et alors que la nature se prépare pour la nuit nous reprenons la piste du premier jour pour tenter de retrouver les paysages qui nous avaient tant éblouis.

Nous sommes les seuls êtres humains sur cette longue bande de terre caillouteuse, les collines se dorent au soleil couchant et quelques boucs apparaissent. Puis, le ciel se pare d’un voile mauve, les ombres disparaissent peu à peu, les grandes herbes fines se mettent à danser sous l’effet d’une douce brise. Des bisons rejoignent leurs compères bovidés ruminants. Un mouflon solitaire paît un peu à l’écart.
Nous retrouvons, pour la nuit, notre emplacement au Big Badlands Overlook.
Au réveil, nous profitons une dernière fois du paysage extraordinaire qui s’étend à nos pieds bien conscients de notre chance et de notre insignifiance au sein de cet absolu.

Bruce Springsteen nous accompagne sur le chemin vers la sortie de Badlands avec la chanson du même nom (aucun rapport avec le Parc pourtant). Sur la face B du disque, le natif du New Jersey chante, comme un écho, la recherche d’une terre promise. Coïncidence ? Je ne crois pas.
Encore un très bon article illustré par de magnifiques photos..👏🙂
Ces paysages que vous avez vus… Ils me laissent sans voix. C’est absolument dingue. Avez-vous senti que ces paysages et ce voyage vous avait changés? En tout cas c’est vraiment merveilleux.
Nous sommes revenus changés c’est certain. Notre vision du monde a nécessairement evolué, je pense et notre appréciation de la nature s’en est trouvée augmentée. On se sent tellement humble devant une telle nature et en même temps investis alors de la mission de la protéger tout en la faisant découvrir.