FOMO

« As-tu vu le dernier bar d’East Village? Quoi, tu n’es pas encore allée dîner à Wagamama ? Cela fait des mois qu’on veut absolument essayer ce brunch dont tout le monde parle !»

« Je lui ai donné rdv au bar du Gramercy Hotel. Les cocktails y sont à tomber ! Et puis, il fallait bien que je sache s’il pouvait se permettre de m’inviter dans ce lieu select. »

« Les soldes privées Gucci hier, c’était de la folie ! J’ai fait la queue de 8h du matin jusqu’à 13h, j’étais gelée. J’ai dû abandonner. Cela me rend dingue d’être passée à côté !! »

Ma collègue tourne maintenant comme un lion en cage entre la machine à café, le frigidaire et la porte des toilettes que j’espérais vainement rejoindre avant qu’elle m’alpague et me parle de sa dernière date – le fameux bar du Gramercy – et des soldes privées Gucci auxquelles elle n’a pas pu hélas accéder. « I am sOOooo frustrated, this is the FOMO, that’s it! » dit-elle de sa voix stridente en faisant maintenant des allers-retours entre l’évier et le mur en face, me barrant ainsi complètement l’accès au soulagement de ma vessie (qu’est-ce que j’ai, moi aussi, à boire frénétiquement 3 litres d’eau par jour depuis que j’ai lu dans Elle que cela faisait maigrir ? – j’ai dû zapper la partie sur les pistaches et le fromage à bannir). Me balançant d’un pied sur l’autre, je demande timidement « C’est quoi FOMO ? ». Ma collègue s’arrête brusquement, me regarde comme si je débarquais de Mars. A la limite de l’hystérie, les yeux exorbités, les lèvres écumantes, elle me répond « FOMO ? Fear Of Missing Out ! *». Et là, tant de choses prennent du sens, tant de Lego s’assemblent enfin dans mon esprit.

Je profite de son moment d’abattement pour me précipiter aux toilettes. Plus je soulageais ma vessie, plus mes idées s’éclaircissaient. Le FOMO me semble alors le vrai mal qui ronge les esprits new-yorkais.

A combien de reprises, dans Sex and the City, les protagonistes se précipitent dans le dernier bar à la mode, la dernière pièce de théâtre où il faut être vu, la dernière boutique de fringues qui vient d’ouvrir ? Bien campée sur mes cuisses – et essayant de sentir mes muscles saillir – les fesses levées loin d’une cuvette qui en a vu d’autres, je revoyais Carrie se glissant dans une tenue hautement désirable, hélant un taxi et se retrouvant devant une boîte de nuit dont la file d’attente pour y rentrer s’étendait sur plus d’un bloc. Bien évidemment, pas besoin pour elle de montrer patte blanche avant de passer devant tous les autres clubbers transis de froid.

Ce que j’avais vu de NY à travers mon petit écran cathodique se révèle à présent être ma vie. Autour de moi, il y a une compétition plus ou moins avouée pour être la personne qui a ce qu’il y a de mieux.

A commencer par un compagnon. Après des mois voire des années de célibat, vous venez de rencontrer enfin L’homme (ou LA femme). Vous avez mis tous vos efforts dans la bataille et maintenant vous comptez bien vous reposer et profiter d’une soirée télé en amoureux en pilou et sous un plaid. Que nenni ici ! La compétition continue, même quand vous avez trouvé chaussure à votre pied car une petite voix s’introduit dans l’esprit des new-yorkaises : « est-ce que je ne peux pas avoir mieux ? ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ici, les dates sont multiples jusqu’au moment de la discussion cruciale de l’exclusivité. Il faut aussi que l’homme subvienne à tout pour rester en tête du classement.

Il y a aussi le sujet de l’argent. Quand j’étais encore en France et que je prenais un Uber, le chauffeur exerçait à temps plein son activité ubérienne. D’ailleurs, Uber a donné une activité à beaucoup de personnes sans travail. Ici, tous les chauffeurs Uber que je rencontre (et j’en rencontre beaucoup grâce à mon commute de 4 heures par jour) ont une activité principale toute autre.
J’ai abordé ce sujet avec une de mes collègues qui a bien voulu m’accompagner à la gare un jour où justement les chauffeurs Uber se faisaient rares dans la zone complètement perdue où je travaille.

Elle travaille à temps plein dans l’entreprise qui nous emploie mais passe une partie de ses week-ends et de ses vacances à conduire des passagers dans le New Jersey et à New York pour le compte d’Uber. « C’est de l’argent en plus. C’est toujours mieux d’avoir de l’argent en plus ». Je n’ai pas osé répondre que c’était du temps en moins. J’ai tout de même demandé. «Plus d’argent pour faire quoi ?». J’imaginais que c’était pour faire des économies en vue de l’achat d’une maison ou pour s’acheter un sac/une paire de chaussures tant convoités ou alors pour faire face à des dépenses de santé imprévues. Non. «  Ben pour rien en particulier. C’est toujours mieux d’avoir de l’argent en plus ». Dans notre monde capitaliste, je ne pouvais pas argumenter le contraire. « C’est de l’argent de poche ».

Enfin, c’est la même chose pour les biens de consommation. Ce n’est pas tant la quantité qui compte mais le fait d’être à la page et de ne pas rater quoi que ce soit (ce qui inévitablement se traduit par la quantité). Ce n’est pas non plus l’exclusivité car dans ce cas-là, la personne s’isole. C’est de posséder le nec plus ultra. De faire partie d’une certaine élite avec des codes bien particuliers. D’ailleurs, ma première collègue, toute à sa colère outrée, s’exclama, un air de mépris sur les lèvres : «tu aurais dû voir la faune qui faisait la queue aux soldes Gucci ! Ils n’appartenaient clairement pas à notre…entreprise ». « Notre classe sociale? » Peut-être aurait-elle aimé dire.

En dînant un soir de cette semaine avec une amie américaine, j’avance timidement le sujet. Très enthousiaste, elle reprend le fil de mes pensées. «Tout est consommation et compétition ici. On est dans l’avoir et pas dans l’être. En t’attendant tout à l’heure, j’ai été tentée de sortir mon portable pour me donner une contenance en me demandant ce que les gens qui attendaient pour rentrer dans le théâtre à côté allaient penser de moi si je me tenais comme ça – elle fait alors pendre ses bras de chaque côté de son corps – à ne rien faire ». Après une pause goulée de bière, elle reprend. « C’est le FOMO. A chaque seconde, tu te dis – petite moue pensive et ennuyée exagérée – est-ce que ce que je fais est assez intéressant ? Est-ce qu’il y a quelqu’un de mon entourage qui fait quelque chose de mieux et que je suis en train de louper ? Et puis, après, tu illustres ta vie sur Facebook à coups de photos mises en scène pour montrer aux autres à quel point ta vie est passionnante. C’est une compétition. Tu fais ça alors que tu pourrais simplement te contenter de la vivre et d’y prendre du plaisir. »

 

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* Peur de louper quelque chose