Alors que je descendais la 6ème avenue à Manhattan par une chaude après-midi d’été, j’ai revu une vieille connaissance.
J’aime bien la 6ème avenue, surtout en comparaison avec l’ardente 8ème avenue qui ne laisse aucun répit au passant ou la 5ème avenue, un peu tristounette sans les badauds et les habituels employés de bureau d’avant Covid. Je pourrais emprunter la 7ème avenue pour descendre vers le sud de l’Ile mais passé les vitrines chatoyantes des magasins de tissus de Midtown, je ne lui trouve plus d’attrait. Broadway pourrait être une option, surtout après avoir méthodiquement évité Times Square et avoir survécu au tourbillon de chalands attirés par Macy’s, H&M et autres grandes enseignes qui se partagent le triangle de terre au niveau de la 34ème rue.
la 5ème avenue déserte La gare routière de la 8ème avenue Macy’s sur la 7ème avenue
Ce jour-là, j’avais choisi la 6ème avenue car je voulais faire quelques emplettes au Container Store – magasin de solutions de rangement que j’affectionne particulièrement – après avoir été prise d’une frénésie d’organisation des placards de la cuisine. Le sac de courses bien chargé, je me dirigeais vers Astor Place pour faire le plein d’alcool chez notre caviste préféré – Warehouse Wines and Spirits (qui d’ailleurs se trouve sur Broadway).
Toute à mes rêves d’aménagement de mes denrées alimentaires, je passe la 13ème rue, en reconnaissant du coin de l’œil, une silhouette familière. Assis sur un sempiternel cageot en plastique noir, un t-shirt blanc tendu sur les biceps, un calot noir au sommet du crâne, je retrouve Mark. Il est bien loin de son habituel endroit de prédilection à Coney Island. Il me salue de la main et d’un sourire lumineux me lance « Howdy ! My name is Mark ». Je lui réponds en m’approchant que je connais bien son nom pour avoir discuté déjà deux fois avec lui sur la plage de Brooklyn.
Wonder Wheel de Coney Island depuis le métro en direction de Manhattan
Il réplique « Ah oui ! L’Européenne ! C’est vrai ! ». Je lui demande pourquoi avoir quitté Coney Island si tôt dans la saison. Il marmonne quelques explications vagues mais je comprends que le flot s’étant tari, Manhattan représente plus d’opportunités. D’ailleurs, pendant l’heure que j’ai passé avec lui, plusieurs personnes ont partagé quelques deniers.
« Je suis revenu à Manhattan parce que je voulais voir comment la ville reprenait du poil de la bête. On n’y est pas encore mais j’espère que la ville va complètement s’en remettre. »
Je remarque alors que son t-shirt blanc est constellé de tâches et que son pantalon, raide de souillure, ne tient que grâce à une épingle à nourrice.
J’ignore comment notre conversation a dérivé vers l’assaut du Capitole le 6 janvier dernier mais j’ai trouvé la perspective de Mark particulièrement intéressante. « Ils (comprendre l’administration Trump) leur ont servi de faux espoirs. Ces gens-là (les émeutiers du 6 janvier) sont d’anciens militaires, envoyés outre-mer pour détruire d’autres pays sur ordre du gouvernement et quand ils reviennent ici, tout le monde s’en fout. Le gouvernement ne les aide pas, ne leur fournit aucun soutien. Ils vivent dans des mobile-homes dans le Sud ou l’Ouest des Etats-Unis. Avec la pandémie, ils ont perdu les jobs insignifiants qu’ils avaient.»
En effet, un sur cinq émeutiers poursuivis par la justice est un ancien militaire. Si on y ajoute, les membres de la police ou anciens membres de la police, on arrive à un sur trois. En réalité, tous ne sont pas des têtes brulées, vivant d’allocations familiales dans des caravanes décrépies dans des hameaux du Sud des Etats-Unis. La plupart d’entre eux a (avait) un travail (85%) et pour 28% d’entre eux, il s’agit d’un travail de bureau. La majorité d’entre eux n’appartient pas formellement à un groupe extrémiste. Toutefois, tous ont été influencés par des discours conspirationnistes tenus sur la Toile par ces mêmes groupes ou relayés par Trump. Certains sont venus en couple, d’autres en famille et beaucoup expliquent “avoir été emportés par la foule”.
Mark reprend « Ils sont en colère, entraînés à tuer et se sentent investis d’un pouvoir par la Présidence de Trump. D’un coup, les masques sont tombés. Ils vivent ici, dans Queens, Long Island ou Westchester ». En effet, il semblerait qu’au moins 38 personnes poursuivies pour leur participation aux émeutes du 6 janvier 2021 vivent dans l’Etat de New-York.
« Les gros bonnets recrutent ces âmes perdues et leur font croire qu’ils ont retrouvé une famille. Ils retrouvent un semblant de filiation, de fraternité. Ils se sentent enfin entendus, compris, valorisés. » Ce qui est d’ailleurs intéressant de noter c’est que la majorité des émeutiers vient de comtés où Trump a perdu face à Biden aux dernières élections, où la population est plus diverse et les taux de chômage plus élevés.
Je partage avec Mark le fait que je craignais une seconde guerre civile et qu’à certains moments, nous n’en étions pas loin. « La balle que l’Amérique leur a ordonné de tirer outre-mer nous revient directement en plein visage. L’ennemi n’est pas un étranger. Il est avec nous, chez nous. Nous avons toutes les raisons d’avoir peur. Mais il n’y aura pas de guerre civile car l’Amérique ne laissera pas la propriété privée être détruite. La propriété privée est tout ce qui compte pour l’Amérique. Et puis, à présent, nous sommes préparés. La Garde Nationale est préparée. Ce qui est arrivé le 6 janvier ne se reproduira pas. »
Notre conversation, interrompue souvent par les gens qui passent, se tarit. Je lui demande s’il a faim. Timidement, il me montre du doigt une petite épicerie de quartier, « ils vendent des croissants au jambon. J’en veux bien un, si tu peux ». Je traverse mais impossible de trouver les croissants. Je me rabats sur un paquet de chips, un paquet de crackers, une boisson fraîche, une banane et des biscuits. Je ramène mon butin mais je sens que Mark est un peu déçu de ne pas avoir de croissant au jambon. Je propose d’y retourner. Il me retient, arguant que je dois garder mon argent pour ma famille. On est rapidement coupés par un monsieur qui me demande si j’ai un peu de monnaie mais avant que je puisse dégainer mes pièces, Mark lui demande s’il a faim. En tendant le sac en plastique noir contenant les victuailles de la petite épicerie, il lui dit « tiens, prends ce qui te plait ». Le monsieur opte pour le paquet de crackers et remercie dix fois en courbant l’échine sous son manteau élimé.
« Quand j’ai de la nourriture d’avance, je partage. J’en vois qui fouillent les poubelles » dit-il en pointant le menton vers la corbeille en métal sur le bord du trottoir. « Cela me brise le cœur de voir des gens faire les poubelles. Cela peut arriver à n’importe qui. On est égaux face à ça alors je partage toujours. »
Je lui demande où il dort la nuit. « Il y a une soupe populaire par là-bas, où je vais. Je peux y manger un repas complet. Il y a une loterie pour avoir un lit pour la nuit. Si je gagne, c’est bien. Si je perds… » Il hausse les épaules pour terminer sa phrase.
On se tait pendant de longues minutes, le regard perdu dans le vague face aux files ininterrompues de véhicules sur l’avenue. Mark brise le silence. « C’est bientôt Labor Day. Les plages à Coney Island vont se vider ». Je réponds, enthousiaste, « oui, Labor Day, nous allons à Detroit ! ».
Mark me regarde avec un air goguenard « Detroit ? ». Je suis habituée, maintenant, aux regards incrédules et aux interrogations quand je dis que je vais passer des vacances dans cette ville du Michigan donc je ne me démonte pas et commence mon argumentaire : « Ben oui, Detroit est une ville tellement riche artistiquement ». Mais Mark est lancé « Complètement d’accord. La Motown, c’était unique et historique. Ils ont tout révolutionné. La musique bien-sûr mais la façon de faire des shows aussi». Mark prend un air pensif et murmure « Ah, les Supremes ! C’était quelque chose, quand même ! »
Je suis aux anges. A l’unisson, nous nous exclamons « et Marvin Gaye !» puis nous sourions de notre emportement mutuel. J’ajoute que c’est à Detroit qu’est née la musique électronique mais je ne sens pas d’intérêt chez mon interlocuteur alors je tente d’orienter la conversation vers le rap en mentionnant Eminem. Mark s’agite alors sur son cageot. « Ah oui, là, Eminem. C’est du lourd. Il est clairement dans mon top 5 des rappeurs. ». Il me regarde. « Tu aimes le rap, toi ? » Je débite alors une longue liste de mes rappeurs préférés. Le sourire de Mark s’élargit à mesure que j’égraine les noms. « oh oh oh, Grand Master Flash ! Le plus grand. Ah, il était bon, lui. Run DMC, super ! Notorious BIG, un gars de Brooklyn. Et the Sugar Hill Gang ». J’exulte !
« Ah oui tu t’y connais en rap. Moi, j’aime bien les anciens aussi. Les rappeurs de maintenant, ils vont, ils viennent. Ils n’ont pas de message. Mais le rap, le vrai, il a un message. C’est politique. Les petits jeunes, là, ils ne peuvent pas durer. Et puis, ils jurent à longueur de chanson. Quand tu as un message à faire passer, tu n’as pas besoin de juron. Grand Master Flash, il ne jure pas. Il n’a pas besoin. Son génie est au-dessus de ça. ».
Et là, Mark utilise une expression que je trouve géniale et tellement emblématique de la langue anglaise qui est une langue particulièrement imagée : « Swear words are a crutch for crippled conversations » (les jurons sont des béquilles pour des conversations boiteuses).
« Bon Eminem, il jure un peu mais de moins en moins. Et puis, il fait passer des messages. Et c’est fou ce qu’il fait avec les mots. Je veux dire, c’est de l’art à l’état pur. Et il peut débiter des centaines de mots par minute. C’est dingue ! ». En effet, en 2014, Eminem arrivait à mitrailler 256 mots par minute et en 2020, il a atteint le record de 458 mots par minute.
« Ouais, Eminem est dans mon top 5. Ce type est un génie. Il a quel âge maintenant ? 50 ans ? Et il dure encore. Ça veut dire beaucoup. Les petits jeunes, ils vont, ils viennent. Ils n’ont rien à dire ».
On parle ensuite de JDilla, pour rester à Detroit. Mark me demande alors si je connais l’histoire de la ville. Je lui raconte qu’elle a été fondée par un Français, qu’a l’époque beaucoup de Français venaient dans cette région pour le commerce de peaux de castors avec les tribus indigènes. Mark reste silencieux pendant de longues secondes et conclut « Tu vois, les Américains ne rendront rien. Ils ne comprennent que la force. Si tu veux quelque chose d’eux, il faut aller leur prendre. »
Après quelques instants dubitatifs, je comprends qu’il fait référence aux Premières Nations. Je continue ma route vers Astor Place après avoir salué Mark.
Pour lire ou relire le récit de ma première rencontre avec Mark, c’est là!
Ton dernier “papier” est un vrai bijou ! On commence par le magasin “de solutions de rangement”. Je crois connaître l’endroit ; on achète tout un tas de choses dont on n’a pas besoin et qui pourtant nous semblent essentielles. Il est magique cet endroit !
Et puis arrive Mark, et là quelle réjouissance. Tout y passe. Mark est intelligent, est informé de tout ce qui se passe dans son pays (qui pourtant le délaisse). Tout l’intéresse, il a ses propres opinions, bien tranchées, tout y passe : Le Capitole, la politique finement et rapidement analysée, Détroit, Eminem….
Et toi tu relates tout cela si bien : comme l’histoire du croissant au jambon et du partage de son goûter. Tu as le don pour l’écriture et Mark a le don pour parler.
Vous devriez penser à faire une association tous les deux !
Bravo pour les photos si bien choisies ! Pour ton texte si bien écrit !
Un grand plaisir !
Cricri a raison, c’est du grand art cet article. En le lisant j’étais tellement déçue qu’il n’y ait pas de croissant au jambon à l’épicerie!! Zut alors! Toutes les opinions développées par Mark sont intéressantes, c’est un plaisir de les lire.
Bravo pour ce moment! Merci!