Encore un énième déjeuner de bureau où on se réunit tous pour accueillir un nouveau membre au sein de la joyeuse bande. Il va falloir faire semblant de tous s’adorer, de tous être contents d’être ensemble dans cette salle sans fenêtre quand il est clair que chacun d’entre nous préfèrerait être chez soi au fond du lit avec un bon livre ou devant Netflix.
Ces déjeuners débutent généralement par une ruée vers le buffet pour la nourriture gratuite. Quand vous estimez passer trop d’heures dans un endroit où vous êtes mal payé et mal considéré, les déjeuners gratuits sont une manière d’augmenter votre capital et de prendre une revanche symbolique sur l’employeur.
Ensuite, vient le moment du jeu visant « à briser la glace et apprendre à se connaitre ». Je hais ce rituel mais je m’y prête entre deux bouchées et deux mots glissés à ma voisine. Aujourd’hui, pour varier un peu, on fait un tour de table et chacun doit partager sa prochaine destination de vacances. J’écoute distraitement et quand c’est mon tour, j’annonce mollement « Alabama ». Le silence se fait et quelqu’un tente un « Mais pourquoi ? ». C’est la première fois que je réalise que cet Etat n’est peut-être pas la destination de rêve pour les New-Yorkais. Alors, je réponds, assurée, comme une évidence, « Pour l’Histoire ». Je vois bien les regards de biais qui s’échangent et je me replonge dans ma salade.
Alors que nous reprenons la route, quittons Savannah et rejoignons l’Alabama, je me remémore cette anecdote. Je trouve que tous les Etats de l’Union méritent le détour et je suis toujours curieuse de ce que je vais y trouver.
Pour l’Alabama, je ne sais pas trop ce que nous allons y découvrir. Nous avons prévu deux arrêts : Montgomery et Selma. Deux villes dont j’ai beaucoup entendu parler, sur lesquelles j’ai beaucoup lu et qu’il me tarde de d’explorer. Sur la route – la Skydaway Road – nous nous arrêtons brièvement au Wormsloe Historic Site que nous n’avons hélas pas le temps de visiter. Nous arrivons à Montgomery en fin de journée. Nous logeons chez Farris que nous apprendrons à connaitre un peu plus tard. Là, nous avons surtout envie de déballer nos valises, de nous installer et de dormir.
Wormsloe Historic Site Wormsloe Historic Site
Nous consacrons notre première journée à la découverte de la ville de Montgomery. Le quartier où nous résidons est finalement assez proche du centre (downtown) mais les maisons voisines semblent abandonnées. En comparaison de Charleston et Savannah, Montgomery est déserte. Nous ne croisons qu’une demi-dizaine de silhouettes furtives. Nous sommes surpris par cette apathie dans une capitale d’Etat. La ville compte environ 205 000 habitants dont la majorité est afro-américaine avec une densité de 490 habitants par kilomètre carré. En comparaison, les capitales des Etats voisins du Mississipi et de la Géorgie ont une densité respective de 592 habitants et 1431 habitants par kilomètre carré.
Le centre semble être en processus de revitalisation avec des entrepôts réaménagés en immeubles d’habitation, des façades d’un blanc aveuglant et des panneaux explicatifs un peu partout. La ville est très belle et offre évidemment une importante perspective sur l’histoire.
On y croise la statue de Rosa Parks, à l’endroit où on estime qu’elle est montée dans ce fameux bus face à la place Court ornée d’une magnifique fontaine construite en 1885.
Statue de Rosa Parks
Montgomery est en fait l’alliance de deux bourgades qui se sont alliées pour former la ville que nous découvrons aujourd’hui. La première, New Philadelphia, avait été fondée en 1817 par Andrew Dexter (qui a donné son nom à une des avenues principales de la ville moderne), un avocat et financier du Massachussets, sur des terres héritées de son père. La seconde, East Alabama, a été fondée par un groupe de Georgiens dont le Général John Scott en 1818. Les deux villes furent réunies en 1819. La nouvelle ville fut nommée ainsi en hommage au héros de la guerre d’indépendance des 13 colonies américaines, le Général Montgomery. La Place Court marque l’endroit où se rejoignaient alors la rue du marché de Philadelphia et la rue principale d’East Alabama. La Place Court fut aussi l’endroit où des enchères d’esclaves avaient lieu.
Place Court Place Court avec fresque Black Lives Matter au sol
Nous remontons justement l’avenue Dexter bordée de bâtiments tous très beaux. Nous passons devant l’ancien bâtiment du grand magasin Kress. Le bâtiment est aujourd’hui un lieu d’exposition.
Winter Building
Nous nous y attardons un moment pour découvrir, un peu par hasard, des panneaux en marbre où étaient inscrit au-dessus de deux fontaines à eau, « White » et « Colored ». Bien-sûr, j’en avais déjà vu de tels dans des livres d’histoire ou lu leurs descriptions dans des romans mais je ne m’attendais pas à de telles émotions et à un tel choc de les voir là devant moi, témoins d’une histoire monstrueuse. Certes, tout le monde pouvait venir faire ses courses à Kress mais l’organisation du magasin, en 1929, était pensée de telle sorte que les Blancs et les Africains-Américains ne se croisaient pas: toilettes séparées, cabines d’essayage séparées, restaurants séparés et donc ces fontaines à eau séparées.
Grand Magasin Kress

Au bout de Dexter Avenue, se dresse le Capitole de l’Etat de l’Alabama, dans une blancheur immaculée. A l’ombre de cette pièce montée, se tient l’église en briques rouges dans laquelle Martin Luther King fut pasteur de 1954 à 1960. C’est dans cette église que le boycott des bus de Montgomery fut imaginé et organisé le 2 décembre 1955. En diagonale, à vol d’oiseau, collé au Capitole – comme s’ils se répondaient – un monument d’hommage aux Confédérés se dresse en obélisque.
Le Capitole d’Alabama
Eglise dans laquelle MLK Jr fut pasteur
Nous prenons South Decatur Street, à droite, pour rejoindre le Musée des Droits Civiques. Hélas, nous trouvons porte close pour cause de pandémie mondiale. Sur le trottoir opposé, nous nous arrêtons un instant pour découvrir des graffitis autour des droits civiques. Le mémorial qui entoure le Musée est, lui, accessible. Il recense, sur une table en granite, l’ensemble des noms des personnes qui ont sacrifié leur vie pour la cause.
En chemin, nous croisons les Dowe Houses. Il reste trois maisons du quartier résidentiel qui se trouvait là au 19ème siècle. Ces maisons avaient été construites pour John Dowe, un épicier-confiseur, immigré d’Irlande, sa femme et leurs nombreux enfants. Initialement, la maison principale devait être encore plus majestueuse, construite dans un style architectural italien au porche surélevé et flanqué de deux escaliers incurvés. Plus tard, la façade a été modifiée et le porche et les escaliers ont disparu au profit de deux longues colonnes.
Dowe Houses – 1ère maison Dowe Houses – 2ème maison
En 1885, alors veuve, Joanna Dowe, décida de construire une seconde résidence à droite de la première maison. Dans la feuille de chou locale, il a été rapporté que ce nouvel édifice « était un ornement pour la ville, une révolution architecturale et d’excellente facture ». Dans un deuxième temps, un peu en retrait des premières demeures, une troisième maison a été construite, dans le style Queen Anne américain.
Les descendants de John et Joanna Dowe ont continué à vivre dans ces maisons pendant près de 150 ans. Le dernier habitant, John Dowe III, est décédé en 2007 à l’âge de 97 ans.
Les trois maisons sont à présent monuments protégés.
Nous descendons Washington Street jusqu’au monument d’hommage aux soldats de la guerre de Corée. Nous bifurquons vers Court Street pour rejoindre Clayton Street et visiter le Mémorial national pour la Paix et la Justice.
Nous avions, le matin, dépassé sur notre chemin vers le centre de la ville, le bâtiment d’Equal Justice Initiative. J’avais déjà longuement entendu parler de l’avocat Bryan Stevenson et de ses projets et initiatives et j’ai une immense admiration pour l’œuvre qu’il a accompli et qu’il continue d’accomplir. En revanche, j’ignorais complètement que son association Equal Justice Initiative avait créé un tel monument au cœur de Montgomery.
En effet, le Memorial national pour la Paix et la Justice est un parc commémoratif. C’est aussi beaucoup plus qu’un parc. C’est une plongée sans concession dans le Sud raciste et violent des siècles d’esclavage, de discrimination, de ségrégation. Il est construit sur une petite butte bucolique de Montgomery, dans un espace d’un calme majestueux, que rien ne vient déranger, sauf, les soubresauts de votre cœur et de votre esprit lorsqu’on découvre les stèles sobres et identiques qui semblent se multiplier à l’infini. Ce sont des stèles en suspension organisées par Etat puis par comté et qui listent froidement les noms des personnes lynchées parce que noires et les dates de leur mise à mort. Le contraste entre la sérénité, l’étrange beauté qui se dégagent du lieu et la brutalité de ce qui est commémoré est particulièrement déstabilisant. C’est la dernière demeure de personnes parfois laissées sans sépulture.
Dans le bâtiment attenant qui offre un accès à de la documentation sur le travail d’Equal Justice Initiative et sur le mouvement des Droits Civiques, il y a une vitrine avec de curieux bocaux identiques, alignés sur des étagères. Certains sont complètement remplis, d’autres ne le sont qu’aux trois quarts, de sable et de gravier. Un petit carton explique qu’il existe des dizaines de centaines de ces bocaux. Ils contiennent des fragments du sol sur lequel des personnes ont été lynchées.
Nous repartons à la tombée du jour vers nos pénates.
Le lendemain, après un solide petit-déjeuner, nous allons visiter le Musée de l’Héritage, pratiquement sur le bord du fleuve, le Gun Island Chute.
Une citation de Maya Angelou orne la façade du bâtiment. « L’Histoire, malgré la douleur déchirante qu’elle provoque, ne peut pas être dé-vécue. Mais, si elle est confrontée avec courage, elle n’a pas besoin d’être vécue à nouveau. ».
Le Musée est un petit musée de poche, très dense. Je suis toujours épatée par la capacité extraordinaire des Américains à créer des musées absolument stupéfiants, tant pas leur contenu que par leur muséographie.
C’est un musée organisé de manière chronologique et qui retrace à grands traits l’existence des Afro-Américains aux Etats-Unis et particulièrement dans les Etats du Sud. Comme toujours, derrière l’histoire particulière, se devine l’Histoire des Etats-Unis. La première étape du Musée est une petite salle où est recréée l’ambiance des maisons d’enchères d’esclaves, où l’on devine des silhouettes en hologrammes d’enfants, de mamans, de jeunes hommes soumis. Leurs suppliques et leurs chants se font dramatiquement écho.
Demi-Portion insiste pour que nous passions en revue chaque personnage et que je lui explique, dans ses mots d’enfants, ce qui se trame sous nos yeux. C’est particulièrement éprouvant.
On comptait 430 000 esclaves en Alabama en 1860. Entre 1820 et 1860, Montgomery s’est développé en un centre très actif de traite d’esclaves. La proximité avec le fleuve permettait aux esclavagistes de profiter de nouveaux modes de transport, comme le bateau à vapeur.
Statue commémorant l’esclavage
Nous parcourons ensuite les autres installations du Musée qui retracent l’abolition de l’esclavage, sa continuation pendant plusieurs années dans le Sud, la ségrégation, les politiques racistes des administrations Nixon et Reagan et Cie et les conséquences tragiques de la sur-incarcération des populations noires américaines.
Demi-Portion, un peu laissée à elle-même, est toute contente de découvrir les visages familiers de Rosa Parks, de Martin Luther King Jr et de Malcolm X sur les murs du Musée, comme si elle revoyait de vieux copains. Il y a également le portrait de Claudette Colvin qui, a 15 ans et 9 mois avant Rosa Parks, refusa de laisser son siège à un homme blanc dans un bus. Aux côtés de l’avocat Fred David Gray, elle est à l’origine de l’action en justice, Browder Vs Gayle, qui participa à la déségrégation du système de bus en Alabama.
On apprend en vrac qu’en 1898, 73% du revenu de l’Etat d’Alabama provenait du travail gratuit des prisonniers (ce qu’on appelle en anglais « convict leasing », c’est-à-dire, la location de main d’œuvre de prisonniers). Forcés de travailler gratuitement dans les mines de charbon, dans les scieries ou sur les routes, les prisonniers afro-américains se tuaient littéralement à la tâche. Rappelons que le 13ème amendement de la Constitution américaine autorise l’esclavage pour les personnes incarcérées. “Ni l’esclavage ni la servitude involontaire, à l’exception d’une punition pour un crime dont l’auteur aura été dûment condamné, ne devrait exister sur le territoire des Etats-Unis ou dans quelconque endroit placé sous sa juridiction.“
Entre 1910 et 1940, environ 6 millions de réfugiés ont fui le Sud des Etats-Unis pour échapper à ce qu’on appelle ici le terrorisme racial – la ségrégation et ses manifestations brutales. A ce propos, je ne peux que recommander le superbe livre d’Isabel Wilkerson dont je parle là.
On relit l’interview, devenue maintenant tristement célèbre, de John Ehrlichman, le conseiller pour les affaires intérieures de Nixon : « Nous savions que nous ne pouvions pas rendre illégal le fait d’être contre la guerre ou d’être Noir mais nous pouvions faire en sorte que l’opinion publique associe les hippies avec la marie-jeanne et les Noirs avec l’héroïne. Et, ensuite, en criminalisant à outrance ces deux groupes, nous pouvions perturber gravement ces deux communautés. Nous pouvions alors arrêter leurs leaders, faire des descentes dans leur maison, interrompre leurs rassemblements et leurs réunions et les calomnier soir après soir sur les chaines d’information. Savions-nous que nous mentions à propos des drogues? Bien évidemment que nous le savions.”
On apprend enfin que la Constitution de l’Alabama légalise la ségrégation dans les écoles.
Cette Constitution date de 1901 et a été en partie rédigée par John B. Knox. Ce dernier, dans son discours inaugural de présentation de la nouvelle Constitution, a affirmé que ce nouveau texte permettrait de « réaffirmer la suprématie blanche dans cet Etat ».
Les historiens s’accordent pour dire que le passage de cette Constitution, tout comme les différentes élections ayant mené les Démocrates (à droite de l’échiquier politique) au pouvoir en Alabama à cette époque, ont été entachés par d’énormes fraudes.
Bien sûr, la ségrégation dans les écoles ou les freins manifestes au droit de vote (même si on voit aujourd’hui des lois passées dans les Etats du Sud pour justement limiter ce droit) ont largement été réduits par le droit fédéral et les décisions successives de la Cour Suprême de Justice des Etats-Unis.
Nous allons déjeuner sur les bancs d’un parc voisin. J’avais préparé des sandwiches et nous peinons à empêcher les papiers d’emballage de s’envoler sous les furieuses bourrasques de vent.
Nous consacrons l’après-midi à la visite du quartier où résidait Martin Luther King Jr. Nous passons devant sa maison, qui fut l’objet d’un attentat à la bombe alors que sa femme, Coretta King, et une de leurs filles se trouvaient à l’intérieur.
Maison de Martin Luther King Jr et de Coretta King
En remontant vers notre havre temporaire, nous croisons beaucoup de maisons, magasins et parcs abandonnés. Certes, le travail effectué par la ville de Montgomery pour revitaliser ses quartiers a été salué, la pandémie actuelle n’a pas dû aider, mais le travail semble encore immense.
Avant de tourner la clé dans la serrure, je remarque le blason de la ville sur une des poubelles du voisinage : « Montgomery, Capital of Dreams ». Ce fut effectivement le lieu de beaucoup de rêves avortés et réalisés et j’ai une pensée émue pour tous les êtres qui les ont portés.
Demain, nous prendrons la route pour Selma.
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